La Bibliothèque de l'écologie
à Gap

Biographie de François Terrasson (1939-2006)

par Rolland de Miller
François Terrasson

Maître de conférences au Muséum National d’Histoire Naturelle, journaliste indépendant, photographe, conférencier, François Terrasson a toujours été un chercheur hors normes et atypique, se situant au carrefour des sciences de la nature et des sciences humaines.

Né le 3 juillet 1939 à Saint-Bonnet-de-Tronçais (Allier), petit village à la lisière de la forêt, François Terrasson s’est trouvé plongé, dès sa naissance, au milieu des forces occultes des chênes centenaires et des marais sombres et nauséabonds. Gamin, il découvrait les serpents, les plantes magiques, les insectes et devenait rapidement un « naturaliste » averti. Au bout de quatre ans d’études à l’école normale d’instituteurs de Moulins, au lieu de suivre une carrière d’instituteur (ce qu’il a été durant un mois), il s’est engagé dans des études très variées, à l’image de ce qu’il a fait ensuite : notamment des études de sciences naturelles (à Lyon et Orléans ; licence avec certificats), d’ethnologie, d’histoire des religions (à Lyon), de linguistique, de sociologie rurale et de pédagogie. Comme exlorateur-ethnologue, il a voyagé notamment au Brésil (1984), au Canada, au Sénégal et à Madagascar pour y rencontrer des populations restées encore proches de la nature : Inuits, Amérindiens, Africains. Lors de son premier voyage en Haute-Volta (Burkina Faso), avec sa femme et son fils, il était au service de l’ORSTOM. Retour en France pour réadapter ses projets dans une nouvelle direction. Mais il est souvent retourné en Afrique. Il était aussi très attaché à l’Amérique du Sud. En 2001, il a découvert avec passion l’Australie et ses aborigènes.

Quand il a rejoint le Muséum en 1967, recruté sur ses compétences et non sur ses diplômes, François Terrasson est entré au Service de Conservation de la Nature (créé en 1962) aux côtés de Georges TENDRON et François LAPOIX : avec eux, il fut l’un des premiers à faire prendre en compte le milieu naturel dans les problématiques d’aménagement du territoire et d’agriculture. Après avoir contribué au premier inventaire biologique et écologique du Bassin Parisien et à celui de la Côte Aquitaine, il s’est spécialisé en agroécologie, mettant au point des projets de développement basés sur des données écologiques et contribuant aux difficiles efforts naissants pour la prise de conscience écologique en France. Homme de terrain, François Terrasson a longtemps travaillé sur les questions de remembrement, confronté en permanence à la technocratie qui règne dans les milieux agricoles, notamment chez les ingénieurs du génie rural, des eaux et des forêts. Co-fondateur en 1973 de l’association Défense et Renaissance du Bocage, il s’est battu pour les haies et le bocage, pour la forêt libre et spontanée et contre un remembrement dévastateur en participant à d’innombrables commissions, conférences et réunions avec les agriculteurs et les forestiers. Indirectement, il a sauvé ainsi des milliers de kilomètres de haies et des pans du bocage de tout l’Ouest de la France. Grâce à son approche sociale et humaine de la nature, l’agriculture française lui doit beaucoup pour ses conceptions écologiques.

L’action pratique dans ce domaine lui a rendu nécessaire l’utilisation de données sociologiques, économiques et surtout psychologiques. Plus connu par ses études sur la perception de la nature dans l’inconscient des individus et les comportements humains face à la nature, François Terrasson a parcouru le monde comme un loup, au gré des opportunités, décortiquant les civilisations, leur attitude face à la nature « sauvage » et leur rôle dans la construction des paysages. Des milieux agricoles, il est donc progressivement passé à l’étude de la communication et des émotions, surtout de celles portant sur la Nature. Avec une comparaison des images mentales de la nature dans différents groupes humains ou civilisations. Et avec plusieurs applications dans des domaines pédagogiques. « Se méfiant des espaces protégés comme les parcs nationaux et les réserves naturelles, qu’il considérait comme une « nature pasteurisée », il prônait une protection générale de l’environnement, à commencer par les terres agricoles et les forêts d’exploitation. » (Roger Cans) C’est ce qui a amené Jean-Claude GÉNOT à le qualifier de « détecteur d’anti-nature » et de lui consacrer un chapitre entier de son livre Une éthique pour la nature ? (2003).


Malgré ses idées dérangeantes sur la protection de la nature, François Terrasson fut amené à travailler pour de nombreux organismes dont voici quelques exemples : ministères de l’Agriculture, de l’Environnement, de l’Urbanisme, associations, clubs de vacances, Conseil de l’Europe, Université des Nations-Unies, et Union Mondiale pour la Nature (UICN), où il contribua fortement à la rédaction de l’ouvrage de référence « Stratégie mondiale de conservation : la conservation des ressources vivantes au service du développement durable » publié en 1980, etc.

Faisant figure de pionnier en écopsychologie, c’est-à-dire l’influence des milieux naturels sur le psychisme humain, François Terrasson était l’auteur de trois ouvrages remarqués et très recommandables : La Peur de la nature. Au plus profond de notre inconscient, les vraies causes de la destruction de la nature. (Éditions Sang de la Terre, 1988, 4e édition 1997), La Civilisation anti-nature (Éditions du Rocher, 1995) et En finir avec la nature (Éditions du Rocher, 2002). De ce dernier livre, citons le dos de couverture : « La destruction de la nature se poursuit. En finir avec la nature, voilà le maître mot des adorateurs de la déesse MODERNITÉ. Pour parvenir à ce but, la fin justifie les moyens, qui sont tous bons. Des floraisons sauvages se retrouvent « mises en valeur » par des parkings… Car le fil conducteur de tout ce remue-ménage, c’est que si on liquide la Nature, c’est pour son bien… » En outre, il a publié au moins une bonne quarantaine d’articles dans des revues extrêmement variées. Il était en retraite du Muséum depuis 2004.

« Ethnopsychonaturaliste » doué d’un humour provocateur et iconoclaste, il avait à cœur de partager ses connaissances sur la diversité biologique à travers de multiples conférences (avec diapositives) ou en organisant ses célèbres « sorties nocturnes » au cours desquelles il abandonnait ses stagiaires dans la nature sauvage le temps d’une nuit pour leur faire éprouver des émotions qui étaient ensuite analysées en commun. « L’homme émotionnel perçoit, rêve, symbolise les aspects sensibles de l’Univers », disait-il.

À titre personnel, François Terrasson a milité dans des associations naturalistes régionales et nationales, notamment l’association des Journalistes-écrivains pour la Nature et l’Écologie (JNE) dont il était un administrateur remarqué et original. Il était membre de plusieurs sociétés scientifiques et culturelles, notamment la Société des Explorateurs Français. Il était l’auteur de pièces de théâtre en berrichon qu’il jouait lui-même, « déguisé en paysan berrichon, avec vareuse, sabots et chapeau de paille. Ces satires hilarantes étaient marquées du sceau de l’humour, car lui-même était issu d’une famille de paysans de l’Allier, proches de la forêt de Tronçais. (…) C’est dans ce Berry du pauvre que François Terrasson se ressourçait, en élevant des abeilles près de son vieux moulin » (Roger Cans, Le Monde, 7 janvier 2006)

Avant tout épris de liberté, François Terrasson a passé sa vie à se libérer de toutes les formes de contrainte qui pouvaient entraver sa créativité foisonnante. Personnage au fort caractère, virulent et caustique dans ses propos, convivial et bonhomme, il n’était pas facile à fréquenter. Mais il maintenait le contact avec de nombreux chercheurs, artistes, écrivains, poètes, comme par exemple le conteur berrichon Jean-Louis BONCŒUR. Il cherchait toujours la meilleure adéquation pour tout ce qu’il voulait faire. Il était d’une constance imperturbable et n’a jamais flanché par rapport à ses principes et par dessus tout, « l’harmonie dans le monde ».

Décédé le 2 janvier 2006, c’est non seulement une grande figure du Muséum, des plus originales, qui est disparue après avoir contribué durant près de quarante ans à deux grandes missions de cet établissement de recherche et d’enseignement supérieur : connaître et faire connaître l’histoire naturelle. Mais surtout, le monde éclectique de l’écologisme a perdu en François Terrasson un vrai penseur de fond des relations de l’Homme avec la Nature.

Hommage à François Terrasson, et appel.
par Bernard Boisson

Avec lui disparaît pour la France une vocation pionnière, où les réalités de l’écologie étaient enfin perçues à travers un regard qui bien que très autodidacte, s’est en bonne partie inspiré des apports des sciences humaines pour décrypter les origines premières de la destruction de la nature. La cause de la nature ne peut restée orpheline d’une présence si puissante parmi nous. Nous perdons un aîné en première ligne, et de la sorte nous nous retrouvons directement sur le front des débats essentiels, sans cette douce sécurité au fond de nous, de nous sentir un peu abrités par un prédécesseur qui a déjà ouvert la brèche, et qui assumait les chocs.

À la différence de n’importe quelle profession, quand une vocation disparaît, elle est toujours irremplaçable. Toutefois, d’autres vocations pointent le bout du nez qui bien qu’incapables de remplacer dans le 100% le pilier terrassonien peuvent ouvrir des ramifications de conscience dans d’autres spécialités que celle de François de sorte de prolonger et élargir la prise de conscience qu’il a amorcé. Ainsi le tronc est mort, mais il y a beaucoup de branches possibles. Je ressens le moment actuel comme très aigu, pas seulement à cause du deuil amical, mais parce qu’il y a dans tout le réseau de sympathisants de François Terrasson, des vocations en germe qui peuvent faire monter en crescendo la cause qu’il a soutenue, et il me semble particulièrement vital que cette force collective se fédère dans le rebondissement du deuil, sans doute parce qu’après elle aura plus difficilement la même puissance pour se constituer. Or l’époque, dans ses déséquilibres, appelle plus que jamais une telle émergence de conscience. On croirait entendre dans la disparition de François Terrasson cette pensée tacite : « et maintenant débrouillez-vous ! », comme si devant les causes les plus fortes, nous sommes obligés de tous avancer dans des solitudes éveillées, intègres, autonomes, et concourantes, mais surtout pas en disciples rangés.

Je crois qu’il me semble particulièrement important de formuler à travers un hommage, l’appel à nous constituer en un réseau spontané capable de prolonger en ramifications complémentaires sa démarche initiale. (…)

Je reste très aiguisé sur le fait qu’il se crée un réseau de personnes qui se fédère dans la continuité de François pour que sa démarche, l’état d’esprit de ses investigations ne se dissolve pas dans son absence définitive, à une époque qui demande le contraire ! Je redoute toujours en France le retour à l’amnésie une fois qu’un penseur de l’écologie soit passé, avec pour conséquence, des suivants qui recommenceront tout à zéro au lieu de reprendre sur la pointe des avancées. En quelque sorte ce qui me fait mal, c’est qu’il n’y ait pas encore capitalisation des connaissances dans la maturation de la pensée écologique. La culture française n’a pas encore ses classiques de la pensée écologique comme aux USA Henry-David Thoreau, Aldo Léopold, etc, etc, etc.... pourtant il y a eu dans la culture francophone des gens comme Robert Hainard, René Dubos, Bernard Charbonneau... connus aujourd’hui que dans des cercles trop restreints.

Mon vœu n’est pas d’être dans un hommage à perpétuité avec ces personnes mais qu’ils soient relayés dans leurs investigations, et cela demande des magazines, des éditeurs qui ouvrent enfin des espaces dans leurs lignes éditoriales pour exposer de la pensée de fond écologique et non faire seulement de l’anecdotique ou de l’événementiel dépourvu de visions profondes, car aujourd’hui le problème n’est peut-être pas dans le déficit d’intellectuels (souligné par Nicolas Hulot) mais dans le déficit des portes-voix. Par ailleurs, le somnambulisme dans des analyses d’expertise sur la dégradation écologique devient de plus en plus pesant par le fait qu’il y a toujours derrière les diagnostics un déficit de la pensée dans les contre-propositions autres que techniques. C’est en ce sens que j’aimerais un réseau de personnes qui se fédère entre scientifiques-naturalistes, écrivains, journalistes, voire même artistes... avec des relais médiatiques et culturels, et je me dis que le Mardi de l’Environnement (7 février 2006) est très probablement un lieu clé pour le faire naître.

Pour moi, la mort de François Terrasson est la mort d’un représentant culturel qui appelle une naissance plus collective de la culture qu’il représentait en électron libre.

Dernière chose qui m’a frappé ; ô combien j’aurais à dire la-dessus ! Le jour où il a été publié un petit article de Roger Cans dans Le Monde en hommage à François (qui m’a paru très bien fait), était inséré dans le quotidien Le Monde, le magazine Le Monde 2 avec dedans trois pages sur Michael Crichton (le scénariste de Jurassic Park) qui vient de sortir un livre-roman intitulé État d’Urgence aux éditions Best-Sellers/Robert Laffont. Michael Crichton se fait accuser d’anti-écolo au service de l’Establishment Bush (vrai ou faux : un scandale est toujours bon à prendre pour faire un best-seller). En effet, il critique l’absence d’objectivité sur la médiatisation du réchauffement climatique, et l’usage biaisé des données scientifiques initiales par les organisations environnementales, ainsi que par la presse sensationnelle et le monde des avocats. J’ai eu d’abord un choc car ce monsieur avait trois pages pour lui avec un portrait presqu’en pleine page, et notre ami défunt s’est retrouvé sur un strapontin discret, presque un siège éjectable vers l’oubli. Je me suis dit là encore, la presse dans son jeu du sensationnel a un parti-pris disproportionné entre les anti-nature et les fervents de nature. Outre l’article, je me suis mis à lire le livre. J’ai presque eu l’impression de lire un Terrasson anti-écolo, quelqu’un qui dénonce en tout cas une dite dérive idéologique d’une science de l’écologie. Voilà précisément un terrain où il faut des vrais penseurs pour répondre et non des experts en chiffres ou des militants-activistes. On touche là un terrain qui est plutôt celui de l’épistémologie, ou celui des sciences humaines qui aborde nos états d’esprit par rapport à la dite écologie. Laissez un absentéisme de conscience sur ce terrain, et il sera occupé par d’autres comme Micheal Crichton...

Voilà un aperçu des enjeux de la conscience écologique visionnaire mais impartiale dans sa percée ou son absentéisme sur le terrain des débats.

Bibliographie :
La Peur de la nature. Au plus profond de notre inconscient, les vraies causes de la destruction de la nature. Sang de la Terre, Paris, 1988, 2e édition : 1991, 189 p. 4e édition : 1997, 192 p. Épuisé.
La Civilisation anti-nature. Éditions du Rocher, coll. Conscience de la Terre, Paris, 1994, 301 p. Épuisé.
En finir avec la nature. Éditions du Rocher, 2002, 310 p.

Pour en savoir plus, vous pouvez consulter les sites suivants :
http://www.difed.agropolis.fr/formation/fterrass.html
http://www.econovateur.com/rubriques/gril/lre010402.shtml
Texte « Jachères : laissez pousser », par François Terrasson :
http://www.inra.fr/Internet/Produits/dpenv/terrac27.htm