La Bibliothèque de l'écologie

François Bourlière (1913-1993)

par Maxime Lamotte

II est difficile de rendre compte en quelques pages d'une existence aussi bien remplie que celle de François Bourlière, dont l'influence a été et restera considérable sur une génération entière d'écologistes. Tout au plus peut on en rappeler les principales étapes et tenter de faire ressortir les traits dominants d'une personnalité hors de pair.

François Bourlière a constamment mené en parallèle deux activités scientifiques, en apparence distinctes mais dont chacune a contribué à enrichir l'autre: celle de professeur à la Faculté de Médecine et celle de directeur de conscience de l'écologie française.

Médecin de profession, interne des Hôpitaux de Paris en 1937, agrégé de médecine en 1949, professeur à la Faculté de médecine de Paris en 1959, il a d'abord enseigné la Physiologie et la Médecine expérimentale avant d'être nommé en 1969 à une chaire spécialement créée pour lui dans la discipline dont il a été en France le fondateur et l'animateur, la gérontologie. Il occupa cette chaire jusqu'à sa retraite en 1983.

Son activité dans le domaine médical s'est traduite par un rôle important dans la rédaction des revues internationales Gerontologia et Gerontology, ainsi que par la publication de plusieurs volumes importants comme un Précis de Gérontologie ( 1955) avec Léon Binet, Sénescence et sénilité, principes d'Hygiène et Thérapeutique (1958), Progrès en Gérontologie (1969). Gérontologie, Biologie clinique (1982).

A cette tâche d'enseignant, s'ajouta une participation active à des recherches sur le vieillissement, participation qui se manifesta par la publication de nombreux articles et par la création, la direction et l'animation de l'unité de Gérontologie de l'INSERM (1969-1983). C'est là qu'il conserva ensuite un bureau lorsque, très élégamment, le Doyen de la Faculté de Médecine lui reprit ses locaux de la rue des Saints-Pères.

François Bourlière sut toujours enrichir ses études sur les populations humaines par des observations, sinon des expérimentations, faites sur d'autres Vertébrés - Reptiles, Oiseaux et surtout Mammifères, notamment Primates-. La valeur de ces divers travaux est certifiée tout à la fois par les traductions en différentes langues de ses divers ouvrages et par les multiples rapports et conférences qui lui étaient constamment demandés dans de nombreux pays.

Une telle oeuvre suffirait à honorer la vie d'un homme. Elle n'est pourtant qu'une part de ce qu'a réalisé François Bourlière au cours de son existence. Son oeuvre purement écologique - son apport médical est lui aussi toujours teinté d'écologie est en effet plus considérable encore.

Dès le début de sa carrière, il s'était consacré à des travaux de naturaliste et développait dans ce domaine une activité qui ne s'est arrêtée qu'avec sa mort. Parallèlement à ses études de médecine, il obtint en 1941, l'année qui suivit son doctorat en médecine, une licence de Biologie à la Faculté des Sciences de Paris. Déjà passionné par la Zoologie et les Sciences naturelles, il publiait des 1941 un premier livre de 302 pages intitulé Eléments d'un guide bibliographique du naturaliste, suivi en 1941 par un Formulaire technique du zoologiste et par de nombreux autres ouvrages.

Parmi ceux-ci, certains furent consacrés aux Mammifères comme Vie et moeurs des mammifères (1951), traduit et complété ensuite dans plusieurs éditions en anglais, sous le nom de The Natural History of Mammals puis en 1954 Le Monde des mammifères traduit en anglais, allemand, suédois, hollandais et norvégien. François Bourlière prit également une part active à la rédaction du volume consacré aux Mammifères dans le Traité de Zoologie publié sous la direction de Pierre-Paul Grassé: il y est l'auteur des chapitres sur les Marsupiaux, les Fissipèdes, les Insectivores (en collaboration avec Heim de Balsac) et les Chiroptères (en collaboration avec Grassé et Heim de Balsac), soit 200 pages au total. C'est lui également qui a, plus récemment (1974), rédigé dans l'Encyclopédie de la Pléiade la partie relative aux Mammifères.

En 1960 il publie avec Verschuren une magnifique étude sur les Ongulés du Parc National Albert ou sont estimées les densités des diverses espèces, puis en 1963 il coédite avec F. Clark Howell African Ecology and Human Evolution, volume qui traduit bien le lien entre la pensée du naturaliste et celle du spécialiste de biologie humaine. C'est dans cet esprit encore qu'il a tout récemment édité A Primate Radiation. Evolutionary Biology of African Guenons en collaboration avec A. Gautier-Hion, J .P. Gauthier et J . Kingdom (1988).

Dans le cadre d'une association étroite avec le Laboratoire de Zoologie de l'Ecole Normale Supérieure, François Bourlière a donné, entre 1962 et 1980, un enseignement aux étudiants du Diplôme d'Etudes Approfondies d'Ecologie (DEA), y développant plus particulièrement les problèmes relatifs à l'écologie des Mammifères. Dans un style toujours décontracté et sur le ton d'une conversation amicale, il savait passionner son auditoire et lui transmettre une foule d'idées fécondes qui ont suscité bien des vocations et orienté bien des carrières.

C'est pour favoriser l'essor d'une discipline dont le développement était étouffé par une tendance toujours plus réductionniste de scientifiques fascinés par la Biologie moléculaire, qu'il dirige avec Maxime Lamotte la publication de six volumes consacrés aux grands problèmes de l'écologie:
1967.- Problèmes de productivité biologique.
1969.- L'échantillonnage des peuplements animaux des milieux terrestres.
1971.- L'échantillonnage des peuplements animaux des milieux aquatiques.
1975.- La démographie des populations de vertébrés
1978.- Structure et fonctionnement des écosystèmes terrestres.
1983.- Structure et fonctionnement des écosystèmes aquatiques.

Impliqué dans plusieurs recherches du Programme Biologique International (PBI) sur les écosystèmes tropicaux, notamment à Lamto en Côte d'Ivoire et à Fété-Olé au Sénégal, François Bourlière fut amené à prendre une part de plus en plus active aux synthèses qui suivirent ces travaux. Il s'intéressa tout spécialement aux écosystèmes de savane. Aussi fut-il fait appel à lui pour organiser et diriger la publication de Tropical Savannas, Ie volume 13 de la série Ecosystems of the World. I1 y apporta lui- même plusieurs contributions personnelles. Six ans plus tard, en 1989, il assurait avec Mireille Hamelin-Vivien la coédition de l'ouvrage Vertebrates in Complex Tropical Systems, où sont étudiées les communautés de Mammifères et d'Oiseaux tropicaux aussi bien que les Reptiles des forêts équatoriales et les Poissons des récifs coralliens.

Plus fondamentale encore pour les écologistes de langue française a été l'édition durant des décennies, de la revue La Terre et la Vie, devenue Revue d'Ecologie. Terre et Vie, l'un des rares périodiques scientifiques français qui peut vivre sans subvention. La tache qu'il y assuma était d'abord la recherche d'articles originaux et intéressants, à l'occasion de thèses, d'entretiens, de lectures, de rencontres diverses, puis la correction attentive du contenu comme du style de tous les manuscrits. Il a passé jusqu'à la fin de sa vie un nombre d'heures considérable à assurer de façon parfaite cette fonction d'intérêt général.

C'est une action semblable que François Bourlière a exercée dans toutes ses relations avec les chercheurs, jeunes et moins jeunes, qu'il a côtoyés au cours de son existence. Lecteur infatigable, il savait communiquer à tous les idées qu'il puisait dans ses lectures. Les soutenances de thèses étaient pour lui l'occasion de diffuser des idées générales, d'élargir les points de vue de l'impétrant... comme des autres membres du jury et de tout l'auditoire. On peut dire de lui, en reprenant une heureuse expression de J. Blondel et L. Hoffman, que « ouvert sur le monde, il ouvrait le monde à ceux qu'il conseillait ». Aussi sa participation était-elle recherchée pour toutes les synthèses écologiques et, en dehors des volumes qu'il a lui-même dirigés, il a collaboré à un grand nombre d'ouvrages, en français comme en anglais, et présidé aux débats de multiples séminaires et symposiums. S'ils favorisaient le travail des autres, ces nombreux échanges avec des chercheurs abordant des questions très diverses et en des lieux variés de la planète permettaient à François Bourlière d'avoir sur tous Ies problèmes écologiques une vue plus directe que la simple lecture des manuscrits.

Son ouverture sur le monde était encore accrue par les multiples voyages dont lui donnaient l'occasion des congrès, les directions de recherche, les remises de distinctions honorifiques. Il profita toujours de ses séjours à l'étranger pour visiter des sites intéressants, tout spécialement les Réserves et les Parcs Nationaux. Il put de cette façon développer une connaissance personnelle et directe des divers milieux naturels de la planète, depuis la Terre Adélie jusqu'aux zones forestières de la Guyane, de la Côte d'Ivoire et de l'Inde.

Un esprit aussi ouvert, une culture aussi vaste, une telle aisance dans les relations humaines amenèrent François Bourlière à jouer un rôle important dans de nombreux organismes nationaux et internationaux.

En France, il fit partie à plusieurs reprises du Comité National du CNRS. Il y intervint avec efficacité pour promouvoir l'écologie des Vertébrés et aussi pour faire entendre, comme cela était souvent nécessaire, la voix du bon sens. Il fut aussi un membre actif de la Société Nationale de la Protection de la Nature, dont la revue La Terre et la Vie est une émanation. Il en tut le président entre 1972 et 1982 et c'est à ce titre qu'il s'intéressa tout spécialement à la station de la Camargue dont il contribua à animer la vie scientifique.

Non moins active fut sa participation aux travaux des organismes internationaux, participation favorisée par une bonne connaissance de l'anglais acquise notamment lors d'un long stage aux Etats-Unis. Il fut ainsi président de "Association for tropical biology" et de "International association for ecology" ainsi que de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Il tint aussi une place importante au WWF et dans le programme MAB (I'Homme et la Biosphère) de l'UNESCO dont il présida le comité exécutif de 1972 à 1975.

Des hommages unanimes - et combien mérités - lui ont été rendus lors des réunions récentes des instances dirigeantes de ces organismes aussi bien que dans de multiples revues. Ils ne donnent pourtant qu`une idée limitée du rôle qu'a tenu François Bourlière dans le développement de l'écologie en France et surtout du vide douloureux que laisse, chez ses amis et tous ceux qui l'admiraient, sa disparition si brutale.

Il serait injuste de ne pas ajouter que cette réussite professionnelle si remarquable n'est pas seulement la conséquence d'un esprit bien organisé et d'un travail de tous les instants. Elle est aussi, par les qualités humaines qui l'ont favorisée, le fruit de l'atmosphère familiale gratifiante qui l'a toujours accompagné.

Bibliographie
L'Action de l'anhydride carbonique sur la petite circulation, études sur le poumon du chien isolé, Mâcon, impr. de Protat, 1940.
Éléments d'un guide bibliographique du naturaliste, Mâcon, impr. de Protat frères, 1940.
Gérontologie : biologie et clinique, Paris : Flammarion, 1982.
Le Monde des mammifères, Paris, Horizons de France (impr. de Desfossés), 1954.
Problèmes d'écologie, sous la direction de M. Lamotte et F. Bourlière ; publication du Comité français du programme biologique international, Paris : Masson, 1967.
Structure et dynamique des populations sauvages de vertébrés, Paris, Institut national d'études démographiques, extrait de Population. N° 4, octobre-décembre 1949