La Bibliothèque de l'écologie
à Gap

Bibliographie d'Armand Petitjean (1913-2003)

par Roland de Miller

Né le 5 juin 1913, Armand(-Marcel) Petitjean (1913-2003) était dans la première moitié du XXe siècle, un écrivain essayiste au talent très prometteur, auteur de plusieurs livres remarqués (Gaston Bachelard l’appelait alors le « Rimbaud de la philosophie »). Mais trois événements majeurs, trois chocs, ont modifié complètement son projet de vie. C’est d’abord la débâcle de 1940 ; puis, engagé dans la Première armée française, la découverte des camps nazis ; enfin, Hiroshima et Nagasaki. Dès lors, il n’a plus qu’une seule idée en tête : comprendre comment notre civilisation a pu en arriver là. Il abandonne la littérature, voyage autour du monde comme journaliste, et poursuit en silence, pendant des décennies, cette quête essentielle.

Après 1968, il pense trouver dans l’écologie, surtout anglo-saxonne, un début de réponse. Il crée la première collection française d’écologie aux éditions Fayard (avec Paul Ehrlich, René Dubos, Aurelio Peccei, « Halte à la croissance ? » du Club de Rome, le « Plan pour la Survie » d’Édouard Goldsmith, etc.), puis une collection de plus grande actualité politique aux éditions du Seuil (avec « Quelles limites ? » (les réponses du Club de Rome), Jean-Marie Pelt, Jacques Robin, etc…). En 1976, il est l’un des co-fondateurs, avec Denis de Rougemont, Bernard Charbonneau, Carl Amery, Manfred Siebker et Édouard Kressmann, de l’association Ecoropa, Action Écologique Européenne. Ensuite, il a participé activement à la réflexion du Groupe Science-Culture, sous l’égide de son ami Jacques Robin qui dira de lui qu’il est véritablement « une conscience ». Depuis la mort de sa femme Colette en 1996, il s’était exclusivement consacré à sa recherche en reprenant les 15 000 pages de ses notes pour un grand livre qu’il préparait sur son analyse fondamentale de notre civilisation : « Un examen de conscience occidental ». L’un des paradoxes est que, bien qu’isolé dans sa thébaïde d’une vallée cévenole, ce sage s’était toujours parfaitement tenu informé de la scène mondiale et des grands débats scientifiques, culturels et philosophiques qui sont des débats transdisciplinaires et « transversaux ». Depuis trente ans, il avait organisé chez lui à La Baume bien des séminaires avec de très nombreux intellectuels de France et d’Europe, notamment dans le cadre d’Ecoropa (Action Écologique Européenne), du Groupe des Dix, de REEA (Recherche Expérimentation Enseignement Application) et de la revue Transversales.

Très rares, en effet, sont ceux qui font la critique fondamentale de nos sources religieuses : ce sont parmi les seules critiques pertinentes de la modernité. De fait, Armand Petitjean était un des seuls penseurs durant ce XXe siècle à avoir exploré les origines communes et profondes de l’exploitation de la nature et de l’homme par l’homme. Il était surtout l’un de ceux qui ont poussé le plus loin le questionnement de nos croyances où s’enracine notre volonté de puissance occidentale illimitée, et qui osait rechercher, sans arrogance, avec l’humilité que requiert la conscience de notre finitude, les bases de la religion - en vérité une « transreligion » - qui pourrait réconcilier avec eux-mêmes, et avec la Nature, tous les habitants de la Terre.

Il est probable qu’avant la fin de la civilisation militaro-industrielle nous allons assister à une phase triomphale d’expansion, de mondialisation, d’uniformisation et d’apothéose dans l’horreur, l’injustice et les catastrophes planétaires, un peu comme l’orchestre sur le pont du Titanic en train de sombrer. Mais en même temps se préparent les alternatives qui pourraient, et c’est notre seule chance, prendre la relève au cours du XXIe siècle. L’affrontement titanesque entre les risques planétaires et les chances de nous en sortir était la principale préoccupation de celui que l’on peut appeler le Sage des Cévennes.

Sans développer ici davantage sa passionnante biographie, on peut dire qu’Armand(-Marcel) Petitjean a eu toute sa vie orientée, et même scellée, par une explication décisive à l’âge de 16 ans avec son père, qui s’appelait aussi Armand Petitjean (1884-1969) et qui fut mandaté par le Quai d’Orsay pour déclencher l’entrée en guerre de l’Argentine et du Brésil aux côtés des Alliés en 1917, et qui fut aussi homme d’affaires, fondateur et P.D.G. des Parfums Lancôme). Alors que son père, se montrant en exemple, incitait son fils à utiliser son ambition à des fins personnelles, le jeune Armand a voulu au contraire comprendre pourquoi les humains avaient une telle volonté de puissance. La seconde moitié de la vie d’Armand-M. Petitjean a donc entièrement été une réflexion générale sur l’aventure occidentale de la puissance. « Cerner et exorciser ce démon de la puissance occidentale », tel est le travail de fond qu’il avait entrepris depuis des décennies et sur lequel il s’était confié à quelques uns. Pour cerner sa philosophie, au lieu de ses nombreux articles, on aurait aimé avoir un livre qui la résume. Il avait certes rédigé (en 1996 environ) son « Autobiographie » (149 pages) encore inédite, mais il avait bien précisé que sa publication n’aurait aucun sens si elle n’était pas assortie simultanément de son « Examen de conscience occidental ». Je dois dire qu’il n’y a, à mes yeux, personne, en France tout au moins, qui ait fait ce travail de fond avec autant de profondeur et d’ampleur de vues. Compte tenu des menaces planétaires, seule une transdisciplinarité à ce niveau a des chances d’être efficace. Car c’est le sens et la raison même de notre existence sur Terre qui sont en jeu.

Lorsque nous nous étions rencontrés en 1973, Armand Petitjean m’avait demandé de préparer un recueil de textes des principaux acteurs et penseurs de l’écologie en France : plusieurs années de collaboration aboutiront à un manuscrit Écologie, Crise et Révolution qui réunira environ 70 textes importants (en deux volumes) mais qui sera refusé par les éditions du Seuil en 1978 et restera inédit. Cependant mes séjours réguliers de ressourcement dans la retraite cévenole d’Armand Petitjean contribueront de manière décisive à ma réflexion écophilosophique.

Après deux ans d’une longue maladie contre laquelle il luttait par un surcroît de lucidité et de créativité intellectuelle, Armand Petitjean s’est éteint chez lui le 17 juillet 2003. Ses cendres ont été répandues sur la tombe de son épouse.

Bibliographie
Imagination et réalisation. Éditions Denoël et Steele, 1936.
Le Moderne et son prochain. Gallimard, 1937.
Présentation de Swift. Gallimard, 1938.
Buffon. Gallimard, 1938.
Combats préliminaires. Gallimard, 1941.
Mise à nu. Éditions Paul Vigneau, 1946.

Livres d'Armand Petitjean avec la Fnac

Jacques Grinevald, « Hommage à Armand Petitjean ». L’Ecologiste, N° 11, octobre 2003, p. 71.
Parmi ses très nombreux amis, il faut citer au moins Jean Giraudoux (1882-1944), Jean Paulhan (1884-1968), Pierre Drieu La Rochelle (1893-1945), André Malraux (1901-1976), Jacques Lacan (1901-1981), Bertrand (1903-1987) et Hélène de Jouvenel, André Birre (1904-1991), Paul Nizan (1905-1940), Arthur Koestler (1905-1983), Raymond Abellio (1907-1986), Bernard Charbonneau (1910-1996), Jacques Ellul (1912-1994), Alphonse Dupront (+), Aimé Michel (1920-1992), Edward Goldsmith, Diana Schumacher, Jacques Grinevald, Pierre Mialet, Jean-Pierre Muyard, Jacques Robin, etc.
Le but d’Ecoropa était de construire une Europe écologique progressant en même temps que l’Europe politique.
Voir : Une trajectoire singulière. Propos recueillis par Martine Auzou et Jean-Claude Besson-Girard, revus et corrigés par Armand Petitjean et suivis d’un texte de celui-ci : Éléments d’une analyse fondamentale. La Chandelle verte, N° 2, printemps 2000.