La Bibliothèque de l'écologie
à Gap

Biographie de Lynn White (1907-1987)

par Olivier Baldin

Pour comprendre correctement ce qu'on appelle la thèse de Lynn White, selon laquelle la tradition judéo-chrétienne occidentale de l'Europe latine médiévale porte une importante part de responsabilité dans la dynamique technoscientifique de l'actuelle société industrielle, il est nécessaire au préalable de présenter ce professeur américain peu connu du grand public, surtout dans le monde francophone, et de rappeler le contexte sociopolitique des Etats-Unis des années 60. Lynn White junior n'est pas un écologiste mais un historien, spécialisé dans l'histoire des techniques du Moyen Âge, et un théologien protestant (fils du Révérend Lynn White, professeur d'éthique chrétienne). Il s'intéresse en particulier aux relations entre évolution technique et société médiévale, soulignant les liens entre l'essor technique préindustriel occidental, fondé sur la force hydraulique et le bois, et la culture religieuse de l'Europe latine au cours de cette longue période appelée le Moyen Âge.

La fameuse thèse de Lynn White, explicitée lors d'une conférence prononcée à Washington en décembre 1966 et publiée en 1967, eut un retentissement considérable en Californie, haut lieu de la contre-culture. Elle rejoignait à bien des égards la contestation des beatniks et des hippies, sans toutefois partager leur fascination pour les mystiques orientales. Elle répondait notamment à leur critique du matérialisme, de la technocratie et du scientisme, ces derniers pouvant certes conduire sur la Lune, mais en même temps dégradant et polluant l'environnement.

Après avoir rappelé que l'Occident prit le leadership mondial en matière de science et de technique à la suite de la «renaissance médiévale», surpassant les civilisations prestigieuses de Byzance, de l'Islam, de la Chine et de l'Inde, bien avant le XVe siècle qui vit la suprématie navale et militaire de l'Europe conquérante du globe, Lynn White examine, dans une perspective socio-historique, les présupposés fondamentaux et les développements de l'Occident médiéval pour comprendre leur nature et leur signification quant aux rapports entre l'homme et la nature. Il observe qu'au Moyen Âge, avec l'apparition de charrues techniquement plus perfectionnées mais nécessitant plus de boeufs tracteurs, les paysans durent mettre en commun leurs bêtes pour travailler la terre. Ce faisant, ce ne sont plus les besoins de la famille qui servent de mesure à la répartition des terres, mais plutôt la capacité d'une machine motrice de labourer la terre. La relation de l'homme au sol en est ainsi profondément transformée. En effet, auparavant l'homme faisait partie de la nature, à présent, il en est l'exploiteur. L'homme et la nature sont désormais séparés, et l'homme en est le maître. Selon Lynn White, ces innovations techniques semblent correspondre à des catégories intellectuelles plus générales. En effet, dit-il, ce que les hommes font de leur milieu naturel dépend de ce qu'ils pensent de leurs relations avec le monde qui les entoure. L'écologie humaine est donc profondément conditionnée par les représentations sociales et les croyances religieuses : ceci est valable pour nous-mêmes et nos ancêtres de l'époque médiévale comme pour les autres peuples.

Lynn White souligne par ailleurs que la victoire du christianisme sur le paganisme fut la plus grande révolution psychologique dans l'histoire de notre culture. En effet, même s'il est courant aujourd'hui de dire que nous vivons à l'âge post-chrétien et même si les formes de notre pensée et de notre langage ont certainement cessé d'être chrétiennes, nous demeurons souvent étonnamment attachés à une tradition culturelle fortement marquée par le christianisme médiéval. Nos actions quotidiennes sont dominées par une foi implicite dans le progrès illimité, foi inconnue aussi bien de l'antiquité gréco-romaine que de l'Orient, et qui puise ses racines dans la théologie de la chrétienté latine. Nous continuons donc à vivre aujourd'hui, selon Lynn White, comme nous le faisons depuis la révolution technique médiévale, très largement dans un contexte d'axiomes chrétiens.

Tandis que durant l'antiquité, chaque arbre, chaque source, chaque colline avait son propre genius loci, son gardien spirituel, protection divine contre les excès des humains, le christianisme, en détruisant l'animisme païen, va désacraliser le monde et permettre l'exploitation de la nature dans un climat d'indifférence spirituelle à l'égard de la sensibilité des objets naturels. Lynn White remarque toutefois que le christianisme est une foi complexe et que ses conséquences varient selon les différents contextes socioculturels. Ainsi, l'Orient grec et chrétien, lui, ne semble pas avoir produit d'innovations techniques notables après le VIIe siècle. Seul l'Occident s'est lancé dans un progrès technique illimité !

Lynn White observe que Dieu a donné à l'homme la Bible, le livre des Ecritures, et puisque c'est Dieu qui a créé la nature, la nature par conséquent doit aussi révéler la sagesse divine. Ainsi, la théologie « naturelle » participe d'une meilleure compréhension de la pensée de Dieu, le grand architecte-ingénieur selon une métaphore médiévale allant de pair avec celle de l'horloger du monde. Tandis que dans l'Église primitive ou dans l'Orient grec, la nature fut conçue comme un système symbolique par lequel Dieu s'adresse aux hommes, dans l'Occident latin des XII-XIIIes siècles, la théologie prit une orientation très différente. Elle cessa d'être le décodage des symboles physiques de la communication de Dieu avec l'homme pour devenir l'effort de compréhension de l'Esprit divin à travers la découverte des mécanismes de sa création. Ainsi, dans l'Europe médiévale et jusqu'à Leibniz et Newton compris, les savants expliquèrent leurs motivations en termes religieux et ce ne fut qu'à la fin du XVIIIe siècle, avec Laplace, que l'hypothèse de Dieu devint inutile à la plupart des chercheurs. Néanmoins la science galiléenne, cartésienne, baconienne et newtonienne était fondée et poursuivait sa trajectoire!

Lynn White conclut sa démonstration en affirmant que si les motivations des hommes de science occidentaux étaient bien d'ordre religieux, la science occidentale moderne évolua dans la matrice de la théologie chrétienne. Le dynamisme de la dévotion religieuse, inspiré par la vision judéo-chrétienne de la Création, lui a donné son impulsion initiale. En bref, selon le point de vue historique de Lynn White, la science moderne serait une extrapolation de la théologie naturelle médiévale et la technologie moderne pourrait en partie s'expliquer comme une réalisation volontariste occidentale de la pensée chrétienne, privilégiant l'homme par rapport au reste de la création. Ainsi l'actuel déséquilibre croissant de l'environnement serait le produit du dynamisme technologique et scientifique issu, à l'origine, de la culture médiévale occidentale. Lynn White conclut que davantage de science et davantage de technique ne viendront pas à bout de l'actuelle crise écologique tant que nous n'aurons pas une nouvelle conscience religieuse ou repensé nos sources.

Autrement dit, dès lors que les racines du malaise écologique actuel sont en grande partie religieuses, le remède, lui aussi, doit être d'abord d'inspiration religieuse. Nous devons donc modifier nos croyances, nos idées et nos sentiments quant à notre place dans la nature et notre destinée. Pour Lynn White, la solution à notre crise écologique pourrait venir de l'exemple du plus grand « révolutionnaire » de l'histoire chrétienne : saint François d'Assise. Pour Lynn White, c'est un hérétique, un dissident par rapport à la tradition anthropocentrique de l'Occident. Saint François avait une foi particulière dans la vertu de l'humilité, non seulement de l'individu, mais encore de l'homme en tant qu'espèce. C'est ainsi que saint François tenta de destituer l'homme de son rang de roi de la création et d'instaurer une « démocratie » de toutes les créatures de Dieu. Il proposa ainsi une vision chrétienne alternative de la nature et de la relation de l'homme avec elle, essayant, sans y parvenir, de substituer l'idée de l'égalité de toutes les créatures, à l'idée de la domination illimitée de l'homme. Lynn White concluait sa conférence en proposant François d'Assise comme saint patron des écologistes. On sait que le Vatican a repris l'idée en 1979, mais sans pour autant faire du moine d'Assise un hérétique, comme le prétendait Lynn White !

La controverse provoquée par la thèse de Lynn White n’a jamais cessé depuis le début des années 1970 et « la révolution de l’environnement ».

(Article remanié, paru dans la revue Stratégies énergétiques, biosphère et société, 1993-1994).

L’article de Lynn White « The Historical Roots of our Ecological Crisis », est paru originellement dans la revue Science, 10 mars 1967, vol. 155, N° 3767, pp. 1203-1207. Il est intégralement reproduit en anglais au lien suivant : http://www.zbi.ee/~kalevi/lwhite.htm

Cet article est paru en français sous le titre « Les racines historiques de notre crise écologique » dans l’ouvrage de Jean-Yves GOFFI, Le Philosophe et ses animaux. Du statut éthique de l’animal. Éditions Jacqueline Chambon, Nîmes, 1994 (trad. par J. Morizot). Et dans la revue KRISIS, N° 15 : Écologie ?, Paris, septembre 1993 (trad. par Alain de Benoist).

Bibliographie
Latin monasticism in Norman Sicily, by Lynn Townsend White Jr. Cambridge, Mass.: Mediaeval Academy of America, 1938.
Educating our daughters; a challenge to the colleges. 1st ed. ´J New York, Harper, 1950.
Frontiers of knowledge in the study of man. 1st ed. New York: Harper, 1956.
Medieval technology and social change. Oxford: Clarendon Press, 1962.
Technologie médiévale et transformations sociales ; traduit de l'anglais par Martine Lejeune, Paris ; La Haye : Mouton et Cie, 1969.
The transformation of the Roman world; Gibbon's problem after two centuries, edited by Lynn White, Jr. Berkeley: University of California Press, 1966.
Machina ex deo; essays in the dynamism of Western culture, by Lynn White, Jr. Cambridge, Mass.: MIT Press, c1968.
Frontiers of knowledge in the study of man. Edited by Lynn White, Jr. New York: Greenwood Press, 1969, c1956.
On pre-modern technology and science : a volume of studies in honor of Lynn White, Jr., edited by Bert S. Hall and Delno C. West. Malibu, Ca.: Undena Publications, 1976.
Medieval religion and technology : collected essays, by Lynn White, Jr. Berkeley: University of California Press, c1978.
The medieval West meets the rest of the world, general editor, Nancy van Deusen. Ottawa: Institute of Mediaeval Music, c1995.